De par le monde, mes yeux s'extasy!

Cambodge 1

Angkor, le « royaume perdu »

Minéral / Végétal : le « choc des titans »                                                                                                                                                                                                                                                                   

« Quand l’homme forge le minéral pour en faire des chefs d’œuvres, quand la nature défait son œuvre pour rappeler à l’homme orgueilleux l’insulte qu’il lui fait ».  AP

Angkor est à l’image de la « cité perdue », habité par un doux parfum d’exotisme et d’aventure, le site alimente bon nombre de  fantasmes. Le sacré rode et guète l’impie, il côtoie les maléfices qui protègent des ignorants. Le temple aux deux cents visages (le Bayon) chasse les malveillants alors que la jungle effraye les imprudents.

Dans ces lieux empreints de mystères, le visiteur sombre dans l’illusion qu’en cette nature magistrale, la découverte est encore possible, que le mystère demeure entier caché derrière les constructions minérales qu’une nature envahissante grignote au fil des âges.

 Angkor fut et demeure le théâtre d’un combat titanesque entre une Nature originelle et une Humanité orgueilleuse capable de tout, qui fait ployer sous sa volonté toutes formes de résistances tant minérales que végétales.

Pourtant en son sein, jouxte désormais une nature rampante, qui progresse sans que l’on s’en aperçoive. L’Homme impuissant est comme ces enfants jouant à « 1, 2, 3 soleil ». Regardez tous les détails de son anatomie végétale avant de vous retourner. Face à un mur millénaire, comptez… mais déjà vous LA sentez déployer ses racines, ses branches immanquablement. Le compte à rebours s’arrête, vous entendez alors le doux frémissement de ses feuilles qui s’immisce à vos oreilles comme un chuchotement. Puis vous vous exclamez « 1, 2, 3 soleil !». Retournez-vous brutalement : PLUS RIEN… tout paraît immobile…calme…reposé !

Il s’agit bien d’une nature insaisissable, pourtant elle fut maîtrisée par l’Homme. Cette humanité, c’est celle de la civilisation Khmer qui naquit en ces lieux, parvenant à aménager d’immenses réseaux hydrauliques (les baray) et à ériger des édifices au sommet du raffinement. Cette civilisation connut son âge d’or pendant près de 4 siècles, puis elle déclina à partir du XIIIe siècle pour finalement sombrer au XVe siècle. La « France », alors en cours d’édification, à des milliers de kilomètres de ce royaume inconnu, vit les premiers soubresauts d’une histoire rayonnante et se pare de ses premières cathédrales puis commence à lorgner sur les contrées lointaines à l’aube de la Renaissance, en quête de nouvelles formes de vie et de civilisation. Une civilisation s’effondre, une autre apparaît (plus vaste,  plus égocentrique, plus conquérante)… à l’instar des bulles d’une boue volcanique qui éclatent puis disparaissent dans la bouillie originelle du monde.

Angkor, vous l’aurez compris est un site fascinant, tant pour les historiens qui ont largement contribué à sa redécouverte que pour le visiteur imprégné par le doux parfum d’un éden perdu dans une nature jaillissante, qui dévoile honteusement les vestiges d’un passé glorieux, un passé encore à découvrir…

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L’Affaire Malraux

Le départ eut lieu un vendredi 13. Sur un grand bateau au nom prédestiné : L’Angkor. Quand Clara et André Malraux embarque à Marseille, en ce mois d’octobre 1923, pour partir à la conquête de l’Asie, les deux jeunes amoureux rêvent déjà de chasse aux trésors. Quelques semaines auparavant, André a exposé son plan à Clara, plutôt dubitative : « Du Siam au Cambodge, le long de la voie royale qui va de Dangrek à Angkor, il y a de grands temples, ceux qui ont été repérés et décrits dans l’Inventaire, mais il y en a sûrement d’autres, encore inconnus aujourd’hui…Nous allons dans quelque petit temple du Cambodge, nous enlevons quelques statues, nous les vendons en Amérique, ce qui nous permettra de vivre ensuite tranquilement pendant deux à trois ans. »

Deux ans de bohème parisienne, à errer dans les cercles littéraires d’avant-garde, ont laissé les deux jeunes mariés sans le sou. Leurs dernières économies (des valeurs méxicaines en chute à la bourse !) ont fondu comme neige au soleil. Clara est en rupture de ban, elle ne peut plus compter sur le soutien de ses riches parents.Quant à André, brillant intellectuel en herbe de vingt-deus ans, il n’a pas encore écrit le premier de ses romans. Visiteur amoureux du musée Guimet, il est déjà épris d’art khmer mais il ne connait rien du Cambodge. Rien, sinon ce qu’en a écrit Pierre Loti dans son Pélerin d’Angkor, un livre qu’il a glissé dans ses bagages…au milieu d’une dizaine de scies égoïnes.

Le jeune aventurier dispose aussi d’un ordre de mission du ministère des Colonies qui lui donne apparemment la possibilité de faire des recherches au Cambodge. Avant son départ, il a pris contact avec de riches collectionneurs américains et allemands qui pourraient être intéressés par un « lot de statues khmères…»

Vingt-neuf jours de traversée. Et puis, enfin, les premiers contacts à Hanoi avec l’Ecole Française d’Extrême Orient qui dirige les fouilles dans toutes l’Indochine française. A Saigon, Malraux retrouve un ami d’enfance, Louis Chevasson, qui accepte de participer à l’expédition. Cette fois tout est prêt. Et l’aventure commence : les boucles du Mékong, Phnom Penh (le temps de visiter le musée – pas pour voler, mais pour le plaisir de yeux !), le Grand Lac et l’arrivée à Siem Reap, le village proche des temples d’Angkor, où Malraux, fort de ses ordres de mission, s’empresse de rencontrer le représentant de l’administration coloniale. D’entrée, celui-ci met les points sur les i : les temples de la région sont des monuments hitoriques, ils sont protégés depuis peu par une loi. Mais le futur ministre de la Culture de De Gaulle ne l’entend pas de cette oreille : il met le cap sur Banteay Srei, un temple peu connu, à une trentaine de kilomètre au nord d’Angkor, en considérant que toute ruine est bonne à prendre.

Encore deux jours de progression pénibles à travers la forêt. Le boeufs qui tirent les chars peinent. Les guides khmers jouent du coupe-coupe. Enfin, sous la végétation, Banteay Srei apparaît. La « forteresse de la pucelle » comme traduit librement Clara Malraux dans ses mémoires, n’est encore, en ces années vingt, qu’un magnifique éboulis d’Apasara et de bas-reliefs délicatement sculptés dans le grés rose.

La petite équipe s’attaque au temple écroulé. Deux jours de labeur et d’excitation fièvreuse pour arracher un morceau d’éternité à cette décharge irréelle. L’angoisse d’être découverts. La pluie chaude, les moustiques et surtout…les araignées, la phobie d’André. La pierre résiste. Les scies cassent. Finalement, le guides chargent quatre grands morceaux de bas-reliefs, une tonne de pierres sculptées, sur les chars à boeufs. Direction Phnom Penh, via la vedette fluviale.

Au soir du 23 décembre, les trois jeunes, fourbus, arrivent à Phnom Penh. Mais les gendarmes qui les attendent ne sont pas venus leur souhaiter un bon Noël…Un des guides khmers a vendu la mèche. André, Clara et leur ami ne sont pas jetés en prison mais assignés à résidence. Ils vont s’installer pendant quatre mois à l’hôtel Manolis, le meilleur établissement de Phnom Penh dont ils ne pourront plus payer la note !

En juillet 1924, le tribunal correctionnel de Phnom Penh, particulièrement sévére à l’égard des trois aventuriers romantiques, condamne André Malraux à trois ans de prison ferme et son ami à dix huit mois. Clara bénéficie d’un non-lieu, au motif que « La femme est tenue de suivre son mari en tous lieux ». Dur pour une rebelle éprise de liberté !

La faconde et l’éloquence de Malraux ont irrité ses juges, mais elles ont fortement impresionné les journalistes. L’impartial de Saigon brosse un portrait flatteur de l’accusé :  « C’est un grand garçon maigre, pâle, au visage imberbe, éclairé par deux yeux d’une extrême vivacité…Il a la parole facile et se défend avec une âpreté qui décèle d’incontestable qualités d’énergie et de ténacité…Il a su défendre ses positions avec une surprenante énergie, réfutant tous les points de l’instruction ». Pour le chroniqueur de L’Echo du Cambodge plus ébloui encore, André Malraux a donné « un véritable cours d’archéologie » !

De retour en France, Clara, qui reste sourde aux conseils de sa famille lui demandant de divorcer d’avec ce vaurien, ce condamné de droit commun, ne cesse de se démener. Grâce à elle, l’inteligentsia parisienne se mobilise. Et le jeune Malraux réunit sur son nom, au bas d’une pétition, les plus belles signatures : Gide, Mauriac, Breton, Aragon, l’éditeur Gaston Gallimard…Excuser du peu !

En octobre, l’affaire passe en appel. La cour de Saigon réduit la peine d’André Malraux à un an de prison avec sursis, celle de son ami à huit mois, également avec sursis. Mais alors que la cour ordonne, bien évidemment, la restitution des pierres volées (qui n’ont jamais quitté le Cambodge), Malraux fait la moue dans le bateau le ramenant à Marseille il se pourvoit en cassation dans l’espoir d’obtenir la restitution des bas-reliefs de Banteay Srei dont il s’estime être le découvreur !

Aujourd’hui encore, aux yeux de quelques puristes de l’Ecole Française d’Extrême Orient ou du musée Guimet, le futur ministre de la Culture a commis en 1923 un délit impardonnable. Soit. Mais on ne peut s’empêcher de sourire quand on sait combien les musées français, comme le Guimet, ont constitué eux-mêmes leurs collections en pillant – très officiellement, il est vrai – le patrimoine de nos ex-colonies.

De retour à Paris, malraux signe un contrat pour trois livres chez Grasset. La publicité sulfureuse que lui a apporté cette affaire excite les éditeurs. François Mauriac, au sein de la maison Grasset, lui a témoigné aussi son soutien efficace. Jeune écrivain encore malhabile dans son style, Malraux convertit en roman, cinq ans plus tard, cette affaire rocambolesque. La Voie Royale n’est pas, loin s’en faut, son chef-d’oeuvre, cependant l’exotisme et le souffle aventureux du récit plairont à l’époque.

Thierry Leclère, « Les sourires d’Angkor », Télérama
Visiter aussi le site Banteay Srei au Cambodge, le temple

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